Emma Seferian : Amours, marguerites et troubadours

Exposition personnelle d’Emma Seferian à partir du 17 février 2023 à Passerelle, Centre d’art contemporain, Brest.
Vernissage de l’exposition le 16 février à partir de 18h.

Cette exposition est le fruit des chantiers-résidence, notre programme annuel de recherche et de production qui invite un·e artiste plasticien.ne du territoire breton à travailler pendant trois mois dans les ateliers du centre d’art. Menée de concert avec Document d’Artistes Bretagne, association qui valorise et diffuse les œuvres d’artistes de notre région, cette résidence permet à l’artiste de recevoir également un accompagnement critique et technique nécessaire à la production d’œuvres inédites.

C’est dans une atmosphère chatoyante, bienveillante et joyeuse qu’Emma Seferian a fait le choix d’accueillir le·la visiteu·r·se. Le titre, lui-même doux, Amours, marguerites et troubadours, évoque l’épisode final de la saison une de la série télévisée Gilmore Girls qui raconte la relation d’une mère célibataire avec sa fille. Cette cellule familiale monoparentale et la question de l’émancipation des parents ont particulièrement interpellé l’artiste dans cette série feel-good, qui met de bonne humeur. Les mots assez vagues du titre sont autant d’indices sur les orientations d’Emma Seferian. Les amours amicaux, amoureux ou encore familiaux se retrouvent au cœur de l’exposition tout autant que les enjeux de l’art dit « décoratif » et la musique comme moyen de communication.

D’une part, Emma Seferian met en jeu la notion d’héritage culturel, notamment matriarcal. Elle utilise des gestes et des techniques assignés aux femmes dont la tapisserie, le canevas ou la broderie en questionnant leurs usages et leurs histoires. Si auparavant ces travaux étaient utilitaires et fonctionnels – créer des vêtements solides, des éléments de mobilier – aujourd’hui, ces procédés ont basculé dans le champ du loisir créatif ou même de la mode. Ainsi, on assiste à une appropriation culturelle par des classes plus aisées des savoir-faire ouvriers et traditionnels. Ce phénomène est continu et touche tous les domaines. Ce constat n’est pas nouveau : les dominant·e·s s’approprient des codes, des symboliques et des histoires à des fins économiques et de communication. D’autre part, Emma Seferian malmène les fonctions des objets et modifient les caractéristiques que l’on leur attribue : le tapis devient mural, des objets chinés intègrent des œuvres tandis que du fer forgé rustique gagne en légèreté et élégance. En récupérant ces rebuts et objets du quotidien, elle tente de rapprocher l’art d’un intime qui lui est propre mais vise l’universel.

Ce n’est donc pas un hasard si les ornementations et les techniques qu’Emma Seferian emploient sont liées à son histoire personnelle. Elle s’inspire notamment de l’art traditionnel d’Arménie, un pays charnière, bercé d’influences perses, asiatiques et occidentales, dont sa famille est originaire. Elle a observé et étudié des manuscrits enluminés du XVe siècle et plus tardifs, produits par des monastères arméniens, piochant des détails de peintures et les intégrant aux siennes, à ses œuvres textiles et ses assemblages. Certaines images chrétiennes de la Renaissance l’ont particulièrement marqué, comme les représentations de Saint-Matthieu en train d’écrire dans des paysages urbains souvent confus, des perspectives loupées, mêlant intérieur et extérieur. Emma Seferian reprend ces scènes en effaçant le personnage, créant une série de trois peintures étranges mais chaleureuses où le décor vide devient le sujet unique de l’œuvre. Symboliquement, la religion est remplacée par l’intimité, dans une sensation de bien-être et d’apaisement. Car l’un des grands objectifs de l’artiste réside en cette recherche de sentiments de confort et de plaisir que l’on trouverait face aux œuvres d’art. La bande sonore diffusée dans l’exposition rappelle le mot « troubadour » du titre et la relation à la musique – Emma Seferian est également DJ – mais surtout renforce cette quête d’une plénitude.

Loïc Le Gall, 2023.