Amélie Caritey


En résidence de mars à mai 2024.

Amélie Caritey est née en Côte d’Ivoire, et a été élevée en France dès ses trois ans. Très tôt, son regard a été sollicité par la profusion de couleurs, de formes et de motifs de son pays natal, marquant irrévocablement sa rétine. Aujourd’hui, elle aime imaginer cette histoire personnelle comme étant à l’origine de sa forte sensibilité à ces éléments graphiques, qui ne cessent de revenir en tant que sujets dans ses différentes pratiques.

Issue du design graphique, son travail s’articule autour de la création d’image, qu’elle soit photographique ou créée à l’aide d’outils graphiques, et où recherche esthétique et artistique cohabitent. Il est également empreint de sa recherche identitaire, pour laquelle ses explorations du côté de l’Afrique visent à relier les deux pays, la Côte d’Ivoire et la France, à l’image
de son métissage. Dans ses travaux, elle invite ainsi le spectateur à voyager avec elle, à travers son regard et par le biais de ses histoires. Certains de ses travaux en deviennent des témoignages, dans lesquels d’autres afropéens comme elle peuvent alors se reconnaitre, et se sentir compris.

Protéiforme, sa pratique s’incarne dans les supports et médiums tels que le livre, la photographie argentique, et également la céramique, découverte à un moment où le besoin de s’éloigner de l’écran et de renouer avec le faire et la matière s’est fait ressentir. Sa pratique de la photographie traduit son regard sur l’environnement qui l’entoure : ses images, volées du quotidien et de la rue, où l’enjeu graphique domine, expriment sa réceptivité aux traces d’existence, comme témoignages d’histoires qu’elle se plait à imaginer et offrir. Les motifs, formes, et couleurs y apparaissent de façon récurrente. En céramique, sa recherche s’est jusqu’à présent principalement axée sur le décor, où la couleur s’efface au profit du motif composé de formes géométriques.

Amélie Caritey, 2023.


Vues d’atelier, mai-juin 2024


Vues d’atelier, avril 2024


Vues d’atelier, mars 2024.








Visite de Tanou Sakassou, village de potiers , Côte d’Ivoire – décembre 2023.


Visite de l’atelier des potières Mangoro, à Katiola en Côte d’Ivoire – décembre 2023.

Vous trouverez sur cette page les références qui nourrissent le travail d’Amélie Caritey.

Podcast Joyeux Bazar : https://joyeuxbazar.com/podcast/

Amélie vous conseille les épisodes suivants :
Épisode 26 – Maboula Soumahoro « J’essaie de parler à ma mère, mais la France s’est immiscée dans notre intimité » 
Maboula Soumahoro, la spécialiste des identités africaines-américaines et de la diaspora noire, a publié en 2020 « Le Triangle et l’Hexagone ». Elle y raconte comment son identité s’est peu à peu déployée par-delà la France, pour embrasser cet océan qui relie l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Et pour réhabiliter la construction sociale, originellement dévalorisée, qu’est la couleur noire.

Épisode 52 – « Nous héritons différemment de l’histoire coloniale » 
Marisa Gnondaho dit Simon et Stéphane Olry ont tous les deux un ancêtre qui a administré des colonies françaises. Mais elle est la fille d’un métissage jamais assumé par l’empire colonial, à peine évoqué par cet arrière-grand-père qui contractait des « mariages noirs » dans chacun de ses pays d’affectation. Tandis que lui appartient à l’histoire officielle, blanche, légitime. Dans notre prochain épisode, il et elle nous plongent dans les méandres de leur héritage familial complexe – ou comment la lecture des mémoires d’un arrière-grand-père commun a éveillé chez eux le désir de creuser plus profondément dans leurs passés entremêlés, et comment l’héritage de cet aïeul agit encore dans la France du 21ème siècle.

Épisode 51 – Rakidd « je connais ma double culture, je ne la fantasme pas »
Rakidd, de son vrai nom Rachid Sguini, est auteur et illustrateur. Avec humour et sincérité, il pose un regard frais sur les identités mondialisées, l’antiracisme et la préservation de l’histoire des diasporas. À notre micro, Rakidd nous plonge avec légèreté et nostalgie dans son enfance entre deux mondes : des étés de grande liberté au Maroc, un quotidien joyeux et curieux en Auvergne.


Sélection d’ouvrages

Essai d’Alice Twemlow dans Eye magazine, vol. 15 Hiver 2005.
Livre publié à l’occasion des expositions Ever living ORNEMENT, présentées conjointement à La Maréchalerie et à Micro Onde, centre d’art de l’Onde, du 6 avril au 1er juillet 2012. Commissariat par Jeanne Quéheillard.







      

Vues de l’exposition « Bonne arrivée chérie coco », 2024 – Passerelle Centre d’art contemporain, Brest
© photo : Aurélien Mole – Dans le cadre du programme Les Chantiers-Résidence
© photo 4, 5, 7, 15, 21, 22, 24, 25 : Amélie Caritey

Là où le seuil vacille. Le retour au pays natal d’Amélie Caritey.

À l’orée de l’âge adulte, Amélie Caritey se heurte au désir impérieux de comprendre ses origines familiales. Ce besoin, qui surgit souvent à cette période charnière de l’existence, ne relève pas seulement d’une quête du passé, mais d’une exigence intime : celle de s’inscrire dans une histoire pour mieux saisir la place que l’on occupe dans le monde. Se reconnaître dans une lignée, c’est à la fois s’ancrer dans un collectif et affirmer une singularité. Mais pour Amélie, cette exploration des origines se déploie sur un terrain plus complexe, marqué par la question du métissage.
Née en Côte d’Ivoire, pays dont sa mère est originaire, elle en part à l’âge de trois ans et n’y retourne que bien plus tard. Comme nombre de personnes métisses, Amélie se reconnaît dans le terme afropéen, tentative de nomination d’une double ancrage : un parent européen, un parent africain, une enfance façonnée par un cadre occidental. Ainsi, elles habitent un entre-deux, ni tout à fait enracinées, ni complètement étrangères. En marge, mais traversées par l’histoire d’une région qui les constitue sans qu’elles l’aient réellement éprouvée physiquement. Son héritage ivoirien a longtemps été enveloppé de silence, un silence que sa mère a préservé par crainte de ce que porte l’histoire de son pays, vis-à-vis de la sorcellerie et du maraboutage.
Cette altérité, restée en suspens, s’impose soudain à Amélie par une remarque anodine d’un ami. Dès lors, la question ne se limite plus à un simple retour sur ses origines : elle devient une matière vive, un terrain d’exploration de ces différentes lignes de vie qui alimente ses recherches artistiques et façonne sa manière d’habiter le monde par le déplacement.
À partir de 2019, la quête des origines ivoiriennes d’Amélie prend d’abord corps à travers trois projets de recherche, chacun s’incarnant dans une édition. Formée au design graphique, elle entretient un lien privilégié avec le livre d’artiste, qui devient à la fois un espace d’expérimentation formelle et un support d’écriture de l’intime.
Maman, raconte-moi qui tu es et d’où tu viens (2019) s’inscrit dans cette démarche en donnant voix à sa mère, en laissant émerger le récit d’une vie en Afrique avant son départ du pays. Ce projet prend la forme d’un petit livre bleu où le récit est structuré par les questions posées par l’artiste en guise de chapitrage. En écho à cet objet tangible, un site compagnon accueille les enregistrements sonores des entretiens dans la matière vive de la voix maternelle. Entre les pages, Amélie a glissé des photographies de famille, autant de réminiscences silencieuses et persistantes d’un passé révolu.
Amélie confronte ensuite les différentes expériences subjectives d’autres afropéens qu’elle a recueillies avec des écrits d’anthropologues autour du sujet tabou de la sorcellerie en Afrique dans une nouvelle publication, Perceptions, afropéens et anthropologues face à la question sorcellaire. Visuellement, le livre présente son propre regard sur ce sujet à partir d’un jeu affirmé de superpositions d’images qu’elle a collecté autour de la sorcellerie : des danseurs vaudou au Bénin, des enfants autoproclamés sorciers, les figures des africains albinos assassinés à cause de leurs “facultés” corporelles magiques.
Chacune de ces éditions s’inscrit dans le mouvement d’un avant et d’un après, jalonnant le premier voyage d’Amélie en Côte d’Ivoire. Comme le souligne la philosophe Claire Marin, toute quête identitaire passe par une mise à l’épreuve, et souvent, par un déplacement. Voyager, c’est s’exposer à une altérité qui nous oblige à nous situer autrement, à mesurer l’écart entre ce que l’on croyait être et ce que l’on découvre de soi. Mais pour Amélie, ce retour au pays natal ne se réduit pas à une exploration : il creuse une faille entre l’arrachement et l’enracinement, entre le désir de retrouver et l’impossibilité d’appartenir pleinement. Si ce premier séjour en Côte d’Ivoire lui permet de s’imprégner d’un artisanat local et des motifs géométriques de l’architecture qui la fascine, il met aussi au jour une dissonance intime. En tant qu’« afropéenne », elle ressent pleinement l’ambivalence d’un corps étranger à contre-temps, incapble de s’insérer totalement dans un territoire auquel elle est censée appartenir. Ce flou identitaire, elle le traduit dans Bonne arrivée chérie coco (2021), une édition qui oscille entre le reportage documentaire et le journal de voyage. À travers une série de photographies argentiques et numériques, accompagnées de courts textes, elle restitue son expérience du pays.
Bonne arrivée chérie coco est aussi le nom de la première exposition personnelle d’Amélie Caritey, présentée durant l’été 2024 au centre d’art Passerelle à Brest. Issue d’une résidence de trois mois dans le cadre du programme « Les Chantiers » – dispositif d’accompagnement dédié aux jeunes artistes des écoles d’art de Bretagne –, cette exposition prolonge et spatialise une recherche où l’identité binationale se donne à voir sous le prisme de la tension entre enracinement et décalage. Inscrite dans une continuité à la fois géographique et intime, elle prend appui sur un deuxième voyage en Côte d’Ivoire, effectué quelques mois avant la résidence
La photographie y occupe une place nodale. Depuis la rue, l’artiste capture des fragments d’habitations : portes entrouvertes, fenêtres grillagées, murs patinés – autant de passages incertains entre l’intérieur et l’extérieur, l’intime et le public. Fidèle à son regard de designer graphique, Amélie Caritey compose des images où l’abstraction des motifs, la répétition et la tension des textures dialoguent, créant un langage visuel particulièrement tactile. Ces seuils deviennent alors des lieux ambigus, oscillant entre hospitalité et retrait, invitation et obstacle. Ils rejouent, en creux, cette expérience d’une appartenance en suspens, d’un pays auquel elle est liée sans s’y fondre entièrement.
En écho à ces visions photographiques, Amélie introduit un travail de céramique. Inspirés des éléments architecturaux et des motifs typiques de la poterie observés en Côte d’Ivoire, les vases qu’elle produit rejouent la rencontre entre ici et là-bas : leurs motifs noirs et blancs rappellent la tradition occidentale de l’abstraction géométrique, tandis que la technique du colombin renoue avec un geste ancestral de la poterie ivoirienne. Ces objets hybrides portent en eux la mémoire d’un héritage, mais aussi la nécessité de le redéfinir, de l’adapter à une identité qui se construit dans l’entre-deux.
Un motif traverse l’exposition : l’escalier. À la fois sculpture et image, il s’adosse à une photographie d’habitation, se prolonge dans l’espace et interroge le passage. Dans Pas après pas, des carreaux de faïence aux motifs optiques brouillent la perception des marches, traduisant la complexité du cheminement identitaire de l’artiste.
Dans son exploration des frontières entre ici et là-bas, Amélie Caritey trace une cartographie sensible de l’identité métissée, en perpétuel mouvement. À travers ses photographies, ses céramiques et ses livres d’artiste, elle interroge la possibilité même de l’appartenance, tout en célébrant la richesse de ces entre-deux qui façonnent son regard sur le monde.

Pierre Ruault, 2025

Portrait vidéo d’Amélie Caritey réalisé pendant la résidence des Chantiers de mars à mai 2024.
Réalisation : Margaux Germain
Production : Documents d’artistes Bretagne © Passerelle Centre d’Art contemporain et Documents d’Artistes Bretagne, Brest 2024.