Là où le seuil vacille. Le retour au pays natal d’Amélie Caritey.
Pierre Ruault, 2025

Là où le seuil vacille. Le retour au pays natal d’Amélie Caritey.

À l’orée de l’âge adulte, Amélie Caritey se heurte au désir impérieux de comprendre ses origines familiales. Ce besoin, qui surgit souvent à cette période charnière de l’existence, ne relève pas seulement d’une quête du passé, mais d’une exigence intime : celle de s’inscrire dans une histoire pour mieux saisir la place que l’on occupe dans le monde. Se reconnaître dans une lignée, c’est à la fois s’ancrer dans un collectif et affirmer une singularité. Mais pour Amélie, cette exploration des origines se déploie sur un terrain plus complexe, marqué par la question du métissage.
Née en Côte d’Ivoire, pays dont sa mère est originaire, elle en part à l’âge de trois ans et n’y retourne que bien plus tard. Comme nombre de personnes métisses, Amélie se reconnaît dans le terme afropéen, tentative de nomination d’une double ancrage : un parent européen, un parent africain, une enfance façonnée par un cadre occidental. Ainsi, elles habitent un entre-deux, ni tout à fait enracinées, ni complètement étrangères. En marge, mais traversées par l’histoire d’une région qui les constitue sans qu’elles l’aient réellement éprouvée physiquement. Son héritage ivoirien a longtemps été enveloppé de silence, un silence que sa mère a préservé par crainte de ce que porte l’histoire de son pays, vis-à-vis de la sorcellerie et du maraboutage.
Cette altérité, restée en suspens, s’impose soudain à Amélie par une remarque anodine d’un ami. Dès lors, la question ne se limite plus à un simple retour sur ses origines : elle devient une matière vive, un terrain d’exploration de ces différentes lignes de vie qui alimente ses recherches artistiques et façonne sa manière d’habiter le monde par le déplacement.
À partir de 2019, la quête des origines ivoiriennes d’Amélie prend d’abord corps à travers trois projets de recherche, chacun s’incarnant dans une édition. Formée au design graphique, elle entretient un lien privilégié avec le livre d’artiste, qui devient à la fois un espace d’expérimentation formelle et un support d’écriture de l’intime.
Maman, raconte-moi qui tu es et d’où tu viens (2019) s’inscrit dans cette démarche en donnant voix à sa mère, en laissant émerger le récit d’une vie en Afrique avant son départ du pays. Ce projet prend la forme d’un petit livre bleu où le récit est structuré par les questions posées par l’artiste en guise de chapitrage. En écho à cet objet tangible, un site compagnon accueille les enregistrements sonores des entretiens dans la matière vive de la voix maternelle. Entre les pages, Amélie a glissé des photographies de famille, autant de réminiscences silencieuses et persistantes d’un passé révolu.
Amélie confronte ensuite les différentes expériences subjectives d’autres afropéens qu’elle a recueillies avec des écrits d’anthropologues autour du sujet tabou de la sorcellerie en Afrique dans une nouvelle publication, Perceptions, afropéens et anthropologues face à la question sorcellaire. Visuellement, le livre présente son propre regard sur ce sujet à partir d’un jeu affirmé de superpositions d’images qu’elle a collecté autour de la sorcellerie : des danseurs vaudou au Bénin, des enfants autoproclamés sorciers, les figures des africains albinos assassinés à cause de leurs “facultés” corporelles magiques.
Chacune de ces éditions s’inscrit dans le mouvement d’un avant et d’un après, jalonnant le premier voyage d’Amélie en Côte d’Ivoire. Comme le souligne la philosophe Claire Marin, toute quête identitaire passe par une mise à l’épreuve, et souvent, par un déplacement. Voyager, c’est s’exposer à une altérité qui nous oblige à nous situer autrement, à mesurer l’écart entre ce que l’on croyait être et ce que l’on découvre de soi. Mais pour Amélie, ce retour au pays natal ne se réduit pas à une exploration : il creuse une faille entre l’arrachement et l’enracinement, entre le désir de retrouver et l’impossibilité d’appartenir pleinement. Si ce premier séjour en Côte d’Ivoire lui permet de s’imprégner d’un artisanat local et des motifs géométriques de l’architecture qui la fascine, il met aussi au jour une dissonance intime. En tant qu’« afropéenne », elle ressent pleinement l’ambivalence d’un corps étranger à contre-temps, incapble de s’insérer totalement dans un territoire auquel elle est censée appartenir. Ce flou identitaire, elle le traduit dans Bonne arrivée chérie coco (2021), une édition qui oscille entre le reportage documentaire et le journal de voyage. À travers une série de photographies argentiques et numériques, accompagnées de courts textes, elle restitue son expérience du pays.
Bonne arrivée chérie coco est aussi le nom de la première exposition personnelle d’Amélie Caritey, présentée durant l’été 2024 au centre d’art Passerelle à Brest. Issue d’une résidence de trois mois dans le cadre du programme « Les Chantiers » – dispositif d’accompagnement dédié aux jeunes artistes des écoles d’art de Bretagne –, cette exposition prolonge et spatialise une recherche où l’identité binationale se donne à voir sous le prisme de la tension entre enracinement et décalage. Inscrite dans une continuité à la fois géographique et intime, elle prend appui sur un deuxième voyage en Côte d’Ivoire, effectué quelques mois avant la résidence
La photographie y occupe une place nodale. Depuis la rue, l’artiste capture des fragments d’habitations : portes entrouvertes, fenêtres grillagées, murs patinés – autant de passages incertains entre l’intérieur et l’extérieur, l’intime et le public. Fidèle à son regard de designer graphique, Amélie Caritey compose des images où l’abstraction des motifs, la répétition et la tension des textures dialoguent, créant un langage visuel particulièrement tactile. Ces seuils deviennent alors des lieux ambigus, oscillant entre hospitalité et retrait, invitation et obstacle. Ils rejouent, en creux, cette expérience d’une appartenance en suspens, d’un pays auquel elle est liée sans s’y fondre entièrement.
En écho à ces visions photographiques, Amélie introduit un travail de céramique. Inspirés des éléments architecturaux et des motifs typiques de la poterie observés en Côte d’Ivoire, les vases qu’elle produit rejouent la rencontre entre ici et là-bas : leurs motifs noirs et blancs rappellent la tradition occidentale de l’abstraction géométrique, tandis que la technique du colombin renoue avec un geste ancestral de la poterie ivoirienne. Ces objets hybrides portent en eux la mémoire d’un héritage, mais aussi la nécessité de le redéfinir, de l’adapter à une identité qui se construit dans l’entre-deux.
Un motif traverse l’exposition : l’escalier. À la fois sculpture et image, il s’adosse à une photographie d’habitation, se prolonge dans l’espace et interroge le passage. Dans Pas après pas, des carreaux de faïence aux motifs optiques brouillent la perception des marches, traduisant la complexité du cheminement identitaire de l’artiste.
Dans son exploration des frontières entre ici et là-bas, Amélie Caritey trace une cartographie sensible de l’identité métissée, en perpétuel mouvement. À travers ses photographies, ses céramiques et ses livres d’artiste, elle interroge la possibilité même de l’appartenance, tout en célébrant la richesse de ces entre-deux qui façonnent son regard sur le monde.

Pierre Ruault, 2025