Théo Sauvé



Né en 1994, vit et travaille à La Chapelle-Erbré (35)
En résidence de janvier à avril 2026

Dès le début de mes études à l’école d’art de Brest, mon approche a été documentaire. Un mot qui m’a accompagné pour la plupart de mes projets réalisés durant mes études et qui m’accompagne encore aujourd’hui. Ce n’est pas tant produire une preuve que porter attention. Il s’agissait de raconter des territoires, par le paysage, par ce qui les habite, par les matières, les gestes, les sons, les silences. Plutôt que de parler de territoire d’ailleurs, je parle de lieux.

Avec différents outils, je suis allé m’ancrer dehors, à la recherche de zone entre, d’espaces traversés par différents temps, pour me diriger vers les périphéries. À un moment donné, je suis allé loin, vers des paysages, des lieux, une ville que je ne connaissais pas, Tanger, pour prendre des photos pendant une dizaine de jours. Deux mois plus tard, j’y repartais, avion et tout le tintouin, pour retourner sur les lieux photographiés. Pour photographier à nouveau. Et puis aller loin m’a juste donné envie d’aller prêt, de voir ce qu’il y a là, où je suis, ou juste à côté.

Mon travail démarre avec le réel, je vais sur les lieux, je passe du temps, je regarde, j’écris, je photographie, j’enregistre des images, des sons, je peins. Aujourd’hui, je vais là où on ne s’attarde pas, là où je ne m’étais pas attardé.
Il y a d’abord une rencontre avec un présent concret. Je vais à la rencontre du rien, de ce qui ne s’impose pas. Je regarde avec attention ce qu’il y a autour de moi, être là, et se contenter de ça, d’abord. J’habite des lieux où je sens différents temps, différentes vies en un même espace. Il y a les habitants permanents ou ponctuels, les discussions du quotidien que je saisis, et les rencontres que ma présence fait émerger. Il y a les traces, la flore, les bâtiments, les routes. Je suis là, dans des lieux où il y a du passage. Avec le temps, je deviens habitant de ces lieux, je rencontre des habitudes, je rencontre le travail, la saison qui marque le paysage, les matières.

Depuis, j’ai plusieurs projets qui sont liés à des mêmes lieux. Un petit village de la Mayenne au sud de Laval, où j’ai grandi. Voici un résumé qui englobe ces 3 projets :

Il y a un projet de film. Depuis maintenant 3 ans ont démarré les écrits/repérages/tournages/récoltes. Ce film se construit par trois temps que je vais faire se rencontrer. Il y a le temps des lieux autour du village, au bord de la route nationale, pas très loin d’un rond-point, à côté d’un parking. Un temps qui vient rencontrer l’invisible, la co-écriture. Puis il y a le temps des amis.es. Les faisant revivre au cœur de ce village pavillonnaire, par la mise en scène. Enfin, le temps de l’atelier, là où un autre regard se construit, je regarde mes écrits, mes récoltes ailleurs. Je peins le paysage et les amis.es filmés. Je repasse du temps avec les matières, avec les corps, avec les couleurs. Ce film est accompagné à la production par Gaëlle Jones / Perspective Films.

Il y a un projet de photo. Par la technique de la trichromie, je viens photographier le paysage, les lents bouleversements. La trichromie est un moyen technique qui permet de fabriquer une photo en couleur avec trois images en noir et blanc. Concrètement, avec une pellicule noir et blanc, il s’agit de prendre une première image avec un filtre vert devant l’objectif, une seconde avec un filtre bleu et une troisième avec un filtre rouge. Les pellicules développées sont ensuite scannées, puis numériquement, je viens les assembler les unes sur les autres et naturellement la photo qui en sort retrouve une colorimétrie RVB naturelle. Ce qui a existé sur chacune des prises de vue aura une couleur réaliste, mais si le chien traverse le champ pendant la prise de vue rouge alors il sera rouge, et ainsi de suite. Par cette technique, j’ai envie d’expérimenter mon regard sur ces lieux, voir ce qui est, ce qui bascule. Aussi, je vais mettre en scène mes amis, les faire exister dans le paysage sur une des trois photos. Je suis au début, j’expérimente. Le projet est accompagné par Lilian Froger dans le cadre de la résidence « Aussi loin que la marée ».

Il y a un projet de peinture. Depuis les rushs filmés pour le film, caméra à la main, je m’arrête sur un photogramme, une scène entre amis. L’image sur l’ordinateur à ma gauche, à ma droite les tubes de peinture et la palette où se fait le mélange des couleurs. Face à moi, je peins cet instant, sur la toile tendue, l’image apparaît au fur et à mesure que les heures défilent. L’événement revient par le mélange des couleurs. Peindre, c’est repasser du temps avec les corps, avec le lieu, avec les sons et les gestes, mais autrement. Un instant revécu en une autre temporalité. J’ai entamé ce travail en 2021.

Proche de la peinture, il y a les collectes et écrits, ils prennent forme dans un carnet. C’est du collage, du caviardage, du montage, on se décroche d’une chronologie. Réunir des matières avec des mots, bricoler des formes. Avec les mots, il s’agit pour moi de décrire ce qu’il y a. L’idée n’est pas d’attendre un événement particulier, ni même de faire un constat, mais purement et simplement de regarder, et regarder à nouveau, décrire ce qui est là.

Ces projets sont indéniablement liés par le territoire dans lequel ils se fabriquent. Mais aussi et surtout intimement liés de par mon processus de création. Ces diverses pratiques se construisent aux regards des autres. Chaque geste vient nourrir un autre. C’est la photo qui m’a fait regarder ces paysages, me poser dans les lieux, m’a apporté un certain cadre. Ce qui m’amène à filmer ensuite. La peinture arrive suite aux rushs tournés. Je revois les lieux, les amis.es depuis l’atelier. Et c’est une image fixe qui se construit, en un autre temps que la photo. Le travail de mise en scène de corps posant dans les lieux pour le film m’amène à expérimenter avec la trichromie, inclure de la fiction, un récit, dans un cadre frontal, documentaire.

Vues d’atelier 16 avril 2026, fin de résidence.









Vues d’atelier 8 avril 2026








Vues d’atelier 27 mars 2026






Vues d’atelier 20 mars 2026










Vues d’atelier 6 mars 2026





Vues d’atelier, 27 février 2026





Vues d’atelier, 20 février 2026






Vues d’atelier, 13 février 2026







Vues d’atelier, 5 février 2026






Vues d’atelier, 30 janvier 2026







Livres
Georges Perec – Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, 1975. C’est ça, « tentative », ça peut être qu’une tentative, un épuisement. C’est déjà ça.
Marie-hélène Lafon – Joseph, 2014. C’est un merdier de souvenir, de trucs qui emmène à d’autres dans un rythme simple et dingo.
Thierry Metz – Le journal d’un manœuvre, 1990 ; Lettres à la bien aimée, 1995 ; L’Homme qui penche, 1997 ; Et puis tous en fait, chaque mot, chaque ligne, chaque page.
Kae Tempest – Divisible par lui-même et par un, 2025.
Hélène Laurain – Partout le feu, 2022
David Lopez – Fief, 2017. On remplace le shit par beaucoup de tize, le pablo par le bus, ci par ça, puis là par ici, et on y est. Et la dernière phrase. « Récemment, ils ont remplacé tous les lampadaires. » J’aurais aimé la sortir autour d’une bière celle-là.


Films
Wendy et Lucy – Kelly Reichardt, 2008. Complètement amoureux de chien, et elle fait exister un lieu en le découpant, et bam les liens se font par la recherche du clébard, par la parole, par les trucs et bouines.
SILESILENCE – Jacques Perconte, 2022, lien visionnage :
Tardes de soledad – Albert Serra, 2024, 3 – 4 lieux, 3 – 4 temps qui se répètent, et la longue focale qui reste, qui tiens le cadre, encore, encore, qui ne se décolle pas de l’animal, de l’homme.
The virgin suicides – Sofia Coppola, 1999
Blight – John Smith, 1996. Là, le montage, le montage de fragments qui se détruisent.
Gummo – Harmony Korine, 1999
Djo – Laura Henno, 2018. Et le chien, et l’homme, et la nuit.
Dans le silence du monde – Naomi Kawase, 2001. Je me souviens de feu Xavier Christiaens qui me parlait de « caméra stylo ». On film comme on écrit, on est là, on tient la caméra à la main et ça film. Il y a le corps, le vent, la focale, le bruit et le reste.


Peintures
Le chien – Goya, 1819 – 1823, C’est-à-dire que ma chienne s’appelait Goya, rien à voir avec le peintre ou la chanteuse, une bâtarde, récupéré ici ou là, je ne sais plus, elle s’appelait Goya, et elle regardait.
Grey Day – Brice Robert, 2021. J’sais pas, j’en connait des jardins comme ça, et puis cette herbe, le crépis et le parking. Un ancien champ de blé devient lotissement, et puis dans le lotissement y’a les copaines qui débarquent.
Fugitif
– Brice Robert, 2025. Et purée, le goudron, et le bord du champ.


Son / Musique
Lionel Marchetti – Chicago, 2019. Bon ben c’est là, comme ça qu’il faut que je pense l’espace sonore des vidéos. Enchainements, ruptures, le micro se déplace. On est loin, on se rapproche, ça tourne, on avance, et puis voilà.