Une maison bien à soi, Lilian Froger, 2025
Une maison bien à soi
Depuis ses années de formation en école d’art, Martin Routhe détourne des matériaux destinés à la construction ou à la décoration intérieure pour réaliser ses œuvres. Il fabrique des cadres en polystyrène extrudé initialement fait pour isoler thermiquement les maisons, confectionne des mosaïques en tessons de miroir de salle de bain avec de l’enduit et de la colle à carrelage, utilise des rideaux en voilage comme supports d’accrochage. Il assemble ensuite tous ces éléments dans des installations qui miment vaguement l’espace intérieur. Même si les sculptures ressemblent en partie à du mobilier, que des cadres décorent les murs et qu’on y trouve aussi des motifs répétés de papier peint, les œuvres ne recréent pas une maison ou un appartement de manière réaliste. Il ne s’agit jamais de reproductions fidèles d’intérieurs, mais plutôt de l’image d’un intérieur. Ainsi, l’agencement de son installation Comme à la maison (2021) rappelle davantage les intérieurs de jeux vidéo pensés sous la forme d’une grille à remplir avec des éléments juxtaposés, comme dans la série des Sims ou des Animal Crossing. Il suffit de cliquer et hop, une chaise surmontée d’un coussin apparaît. On rappuie sur le bouton et hop, un guéridon avec une plante verte. Et hop, un canapé en velours violet. Ce goût pour tout ce qui évoque la décoration intérieure se double chez l’artiste d’un intérêt pour les mangas et les dessins animés japonais des années 1980-1990. Il en extrait des éléments qui envahissent ensuite l’espace du réel, traités comme des motifs par le dessin et la peinture, ou plus littéralement comme avec Cat’s Eye (2023), qui reproduit sous la forme d’une peinture à l’acrylique sur bois la célèbre carte de visite fichée dans le mur, lancée à chaque épisode du dessin animé du même nom par les trois sœurs cambrioleuses.
Pour son exposition à Passerelle, intitulée Dis-moi que la nuit se déguise, Martin Routhe avait d’abord pensé travailler à partir des mangas de type magical girls, qui comme leur nom l’indique mettent en scène des jeunes filles maîtrisant divers pouvoirs magiques. Les magical girls restent certes le point de départ, mais leur présence est finalement assez diffuse dans l’exposition. La référence est parfois appuyée – comme avec la sculpture en forme de lapin ailé qui ressemble aux compagnons mignons des héroïnes des mangas qui l’ont inspiré –, mais disons qu’il s’agit plutôt d’une sorte d’imprégnation d’ensemble. En somme, juste des œuvres trempées rapidement dans la sauce magique. Au centre de l’exposition, placées sur une sculpture-table, trônent ainsi trois cartes de tarot en céramique sur lesquelles sont représentées des œuvres présentes dans l’installation. Tout en renvoyant au manga Cardcaptor Sakura du studio CLAMP, ces cartes de tarot ont un effet programmatique, presque prophétique : conçues pendant la résidence qui précédait l’exposition, elles annonçaient les futures œuvres à venir. Elles révèlent au passage le processus de travail de l’artiste, qui commence par esquisser de nombreux dessins, par la suite agrandis avant d’exister sous la forme de sculptures ou de peintures.
Parmi les œuvres de grandes dimensions, les peintures murales sont celles qui accrochent le regard dès qu’on entre dans la pièce. Sur l’une d’elle, un entrelacs de ronces se mêle à des volutes de fumée, dont le motif est une fois encore tiré d’un manga du collectif CLAMP, xxxHOLIC, dans lequel la fumée contribue au fil des pages à construire une ambiance mystérieuse. Placé à proximité, un paravent en bois reprend sur son envers ce dessin des nuages de fumée. Sur l’endroit, sont peints de multiples rubans blancs, faisant directement écho au grand mur qui fait face. Martin Routhe y a peint des rubans noués qui se répètent sur la surface du mur à la manière d’un papier peint surdimensionné. Il y adjoint des rubans en céramique, simplement fixés sur le mur. L’effet produit rappelle dans une certaine mesure certains accrochages de l’artiste américaine Laura Owens, bien que le rapport au décoratif soit ici moins présent. Le lien entre beaux-arts et arts décoratifs qui sous-tend le travail de Martin Routhe est plus particulièrement lisible dans les sculptures en fer forgé qu’il a conçues. S’inspirant d’ornements architecturaux (des ferronneries de portails, des balcons) ou bien de mobilier de jardin en métal, il a produit des sculptures qui prennent la forme de lampes et de tables, toutes en spirales, qu’il disperse dans l’espace d’exposition.
Toutes ces sculptures dérivées de mobilier servent de supports à la narration. En ouverture de l’exposition, l’artiste a placé sur le mur, dans un phylactère, une courte question : « Où es-tu ? » Tirée d’un journal tenu par sa grand-mère et rédigée en pensant à son défunt mari, cette phrase lance une première piste. Les œuvres de l’exposition sont autant d’indices laissés au spectateur, sans pour autant délivrer de réponse claire à la question de départ. Elles agissent à la manière d’un MacGuffin, tel que théorisé par Alfred Hitchcock : un objet qui sert à initier une histoire, qui lui donne sa justification, et qui souvent disparaît à mesure que le récit progresse. Ainsi, l’exposition contient peu d’éléments biographiques, et ceux-ci ne sont pas signifiants. À partir de ses sculptures et peintures, l’artiste préfère créer un décor, comme chez Cynthia Carlson ou Marc Camille Chaimowicz, composant ici un espace intime à la lumière tamisée. Il construit ce qui pourrait s’apparenter à une maison de poupée, un espace situé entre jeu et mirage, où les rapports d’échelle sont distendus (la peinture sur l’un des murs représentant deux grandes jambes aux genoux égratignés s’intitule d’ailleurs Adieu mes pieds !, en référence à une phrase qu’Alice prononce quand son corps s’allonge comme par magie dans Alice au pays des merveilles). L’espace est ici pensé comme une installation globale, que l’artiste compare aux maisons psychotropiques inventées par J. G. Ballard dans sa nouvelle « Les mille rêves de Stellavista » (1962, parue dans le recueil Vermilion Sands), ces intérieurs qui se métamorphosent en fonction des émotions et de l’état d’esprit de ses occupants. Martin Routhe conçoit lui aussi des espaces perméables aux souvenirs et aux projections, rendant sensible la mémoire des objets, mémoire de ce qu’ils ont vécu et de ce qu’on a vécu avec eux en retour.£
Lilian Froger, 2025