Edouard Le Boulc’h – Texte critique de Sarah Ihler-Meyer

Le futur n’est pas seulement ce qui n’est pas encore advenu : c’est aussi un ensemble d’anticipations et de projections qui, en provenance du passé, ne cesse de revenir et d’habiter notre présent. Ainsi en va-t-il avec Edouard Le Boulc’h, télescopant des formes archaïques et modernes, artisanales et high-tech dans une sorte de design-fiction faussement prospectif.
Un travail qu’il poursuit avec « Peripheral Feed », une exposition personnelle dont le point de départ est le « Soylent », une boisson permettant de subvenir aux besoins nutritionnels de l’organisme humain. Pour son inventeur, l’ingénieur Rob Rhinehart, l’enjeu est triple : ne plus perdre de temps dans la préparation des repas, assurer l’avenir de la planète en s’affranchissant de l’agriculture intensive, permettre aux populations les plus pauvres de se nourrir à peu de frais. Paradoxalement, bien que porté par des ambitions utopistes, ce substitut alimentaire emprunte son nom aux tablettes dont se nourrissent les personnages du film post-apocalyptique Soleil vert (1973), fabriquées à partir de cadavres humains… La boisson miracle se charge ainsi d’une dimension dystopique que semble pourtant balayer Rhinehart, dissimulant son recours aux OGM et inconscient de sa vision ultra-libérale du monde, venant détruire le caractère social des repas. Ambivalent sur le plan éthique, le « Soylent » manifeste néanmoins « la capacité du présent à porter une image de lui-même comme futur ; mais aussi simultanément, comme passé ». Une ambiguïté et une coexistence des temps que l’on retrouve dans l’exposition d’Edouard Le Boulc’h.
On la découvre en passant par une première salle où se trouve une sorte de globe terrestre à la surface pailletée et cabossée, juchée sur une structure composée de métal et de résine noire, telle une relique ou un totem issu d’un espace-temps inconnu. Plongé dans l’obscurité, ce « sas d’entrée » donne accès à une seconde salle elle-même baignée d’une lumière crépusculaire, ponctuée de tâches de couleurs fluorescentes provenant d’écrans vidéos recouverts de plaque de plexiglas. On y trouve des instruments optiques, des flacons, des gourdes, des substances et des poudres de natures indéterminées, des capsules de gaz et des tubes en aluminium disposés sur une table, répartis dans des sachets, des bacs en plastique et des boîtes de transport posés au sol ou sur des étagères. Tout se passe ici comme si on entrait dans une sorte de laboratoire clandestin, peut être celui d’une zone d’autonomie temporaire, mêlant vocabulaires high-tech et « do it yourself ». Une impression démentie par la diffusion d’une chaîne de télévision nommée Affect TV, inventée par l’artiste en collaboration avec Antonin Gerson et dont les programmes ont été tournés dans l’espace d’exposition. À la fois vintage et futuriste dans son esthétique et ses contenus, celle-ci présente les cours de communication réflexologique d’un prétendu docteur Forsyth, supposés révolutionner la nature des rapports entre êtres de conscience, mais aussi une longue publicité sur les substituts alimentaires d’une entreprise fictive du nom de Stardust, déployant les mêmes arguments que ceux avancés par Rob Rhinehart. Mêlant habillement des éléments de réalité et de fiction, états de fait et spéculations, « Peripheral Feed » donne ainsi à percevoir le présent comme une interpolation de projections à la fois anciennes et actuelles, potentiellement émancipatrices aussi bien que dévastatrices. Aussi Edouard Le Boulc’h participe-t-il d’une certaine forme de rétro-futurisme, non pas compris comme une rêverie sur les futurs du passé ou comme une simple anticipation, mais comme « une tendance objective travaillant au cœur du contemporain. »1

1 Élie During, Le Futur n’existe pas : rétrotypes, Éditions B42, 2014.